terça-feira, 23 de maio de 2006

Brisseau gagne en appel au cinéma son procès perdu

par Antoine De Baecque

L'événement du week end cannois a été la présentation, par Jean-Claude Brisseau, de son nouveau film "Les Anges exterminateurs", qui met en "fiction", de manière tout à fait autobiographique, les essais érotiques avec de jeunes comédiennes pour lesquels il a été condamné récemment pour harcèlement sexuel. C'était un film attendu, puisque Brisseau a donc défrayé la chronique judiciaire et que son procès puis sa condamnation, cet hiver, ont été suivis de près. Ne soyons cependant pas hypocrite: l'affaire Brisseau fut surtout un procès fait au cinéma français d’auteur, celui qui prend des risques, et voudrait sortir des sentiers battus, notamment dans le domaine du sexe. A Brisseau, on a demandé des comptes, comme pour lui faire payer les prétendues mœurs du cinéma français, son “droit de cuissage”. Car chacun le sait bien, et s’en rengorge en ricanant grassement: pour tourner dans un film, une jeune actrice, jolie, va évidemment “devoir coucher”! Comme si la vie privée du cinéma français, et ses modes de création, étaient passés au peigne fin de la morale sexuelle. Mais de quel droit juge-t-on ainsi le cinéma d’auteur, et celui de Brisseau en particulier, au nom d’un cliché si commode et racoleur? On lui a fait procès au nom de pratiques dévoyées de certains castings de chairs fraîches. Mais les juges se sont prononcés sur le cinéma de Jean-Claude Brisseau d'une façon déplacée, car ils ont non seulement jugé un homme et son rapport à la sexualité mais surtout une manière de faire du cinéma. Or, ils n’y connaissaient rien, n’ont jamais cherché à visionner les repérages de Brisseau ni même ses films. Ce qui semble proprement incroyable. Tout au long de l’instruction, le cinéma en général et ses films en particulier, ont semblé aux juges et aux gendarmes un “alibi” pour Brisseau: un moyen facile de rencontrer des jeunes femmes crédules. L’auteur de "Noce blanche", de "Choses secrètes", n’est pas un maquignon, pas davantage qu’un amateur de chair fraîche ou un pervers en mal de filles faciles. C’est un cinéaste important. Il ne vit que pour le cinéma, pas pour se branler devant ses images. L’affaire Brisseau révèle en fait notre époque, celle d’une réaction morale. Il semblerait qu’en France, le sexe n’est pas jugé de la même manière qu’en Europe. Ici, 25% des gens en prison le sont pour délit sexuel; ailleurs, cette part ne représente que 5% maximum. Cet aspect ultra répressif témoigne d’un ordre moral terrible: on fait un sort au sexuel qui est de l’ordre de l’idéologie, comme si l’on devait justifier tout acte sexuel sur sa dignité humaine. L’actrice qui fait des essais érotiques est ainsi conduite à se sentir coupable, presque d’avoir agi comme une prostituée pour obtenir un rôle que, finalement, elle n’a pas eu. C’est très déstabilisant. Le recours, pour elle, consiste à dire à la justice que le metteur en scène l’a manipulée et harcelée sexuellement, raisonnement qui entre dans une logique de repentance et de répression. Or, chez Brisseau, si les actrices sont le matériau du cinéaste, qu'il filme, qu'il choisit, qu'il écarte parfois, c'est pour les amener à l’émoi sexuel où il veut les montrer à l'écran: il transforme leur plaisir en une forme de cinéma, y trouvant de la grâce et de la beauté, élaborant une fiction à partir de ces corps désirants et jouissants. C’est l’ensemble de ce travail cinématographique que, dans l’affaire Brisseau, les juges ont refusé de considérer. "Les Anges exterminateurs", qui se focalise explicitement sur ces essais sexuels, et les confessions qu'ils entraînent, est donc la démonstration par la beauté et l'émotion du cinéma que Jean-Claude Brisseau est 1/ un grand cinéaste; 2/ un innocent fondamental; 3/ un homme dont la seule perversion est de vivre son cinéma comme perpétuellement coupable. Je ne crois donc pas une seconde à la vérité des accusations dont il a fait l'objet quand je vois "Les Anges exterminateurs", film admirable et pleinement convaincant: la manière même dont il filme les jeunes femmes, leurs confessions, et évidemment leurs ébats sexuels, voire leur détresse quasi permanente, est d'une telle justesse, d'une telle finesse, d'une telle émotion, qu'il est pour moi, c'est mon intime conviction, aux antipodes d'un harceleur, d'un violeur, d'un homme agressant une femme. Et je n'étais pas le seul, samedi dans la nuit, lors de la projection de la Quinzaine: dix minutes d'applaudissements, spectateurs tous debouts, ont salué Jean-Claude Brisseau et son équipe des "Anges exterminateurs", à la fois comblés, soulagés et gênés de tant d'honneur. Comme si ce film, plaidoierie pour l'honnêteté d'un homme, illustration d'une méthode authentique de cinéma et de mise en scène, était la seule réponse à apporter à sa condamnation. Une sorte d'appel en forme de film: Jean-Claude Brisseau a été sauvé et blanchi par son cinéma.

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