terça-feira, 9 de maio de 2006

Cambodge, Israël: regards croisés sur le réel

Les cinéastes Rithy Panh et Avi Mograbi étaient invités à venir débattre de leurs œuvres au festival de documentaires, Visions du Réel. Deux auteurs qui ont travaillé sur des sujets douloureux, le génocide cambodgien et les territoires occupés en Palestine. Propos à chaud, recueillis au cours des ateliers.

par Annick Peigné-Giuly

http://www.liberation.fr/page.php?Article=380389

Ils ont marqué Visions du Réel. L'édition du festival de documentaires qui s'est achevée fin avril à Nyon, en Suisse, avait consacré deux ateliers cette année aux œuvres des cinéastes Rithy Panh et Avi Mograbi. Deux œuvres marquées par leur engagement, chacune de leur côté, dans un travail politique vis-à-vis de leur pays respectif. Le Cambodge et le génocide perpétré par les Khmers rouges pour le premier. Israël et l'occupations des territoires pour le second. Les deux cinéastes ont connu cette année une sortie en salles remarquée de leur dernier film. «Pour un seul de mes deux yeux» d'Avi Mograbi. «Les artistes du théâtre brûlé» de Rithy Panh. Au cours de ces deux ateliers où chacun est venu présenter des extraits de ses films, une sorte de dialogue virtuel s'est instauré entre les deux cinéastes. Apparemment, le moment est venu, pour ces deux auteurs «activistes» pourfendeurs des mensonges d'Etat dans leur pays, de se remettre à nu devant l'image. Visions croisées.

Leur école de cinéma

Avi Mograbi
«Je viens du Mograbi, cinéma construit par mon grand-père en 1930 à Tel Aviv. Le premier cinéma parlant du Moyen-Orient. C'est là que j'ai grandi, c'était ma deuxième maison. Mon père après l'a repris. J'ai vu de tout, des films trash, porno… de tout! J'ai eu le virus du cinéma, mais mon père a essayé de m'en détourner. C'était un exploitant, pas un cinéphile. Alors j'aimais «Les 55 jours de Pékin» et «Les canons de Navarone»… Après, j'ai découvert les films de Chantal Ackerman. J'y ai puisé l'inspiration, mais vous n'en trouverez pas trace dans mes films! Des références documentaires, je n'en ai pas trop parce que je commence seulement à en regarder. Ils ne sont pas en salles en Israël.»

Rithy Panh
«Le cinéma m'est venu comme une grâce. Quand je suis arrivé en France en 1980, échappant aux camps khmers rouges, j'avais 16 ans et je ne m'imaginais pas cinéaste. J'allais voir des films comme «Les Dix commandements». Le cinéma s'est petit à petit imposé à moi. Par la voie documentaire. J'étais hanté par le désir physique de revenir sur les lieux de mon passé. Ce fut donc le film sur les camps, «Site 2». Un film réalisé de manière instinctive, dans l'urgence. Mais c'est en réalisant un film sur le cinéaste africain Souleymane Cissé (en 1990) que j'ai prise conscience que faire un film dans un pays pauvre avait un sens.»

Leur cinéma comme outil pour «la cause»

Avi Mograbi
«C'est en écoutant Hendrix ou Coltrane que mon esprit s'est ouvert à l'adolescence. J'ai alors fait de la prison pour avoir refusé d'aller à l'armée. Je sais aujourd'hui que les films ne sont pas suffisants pour faire comprendre ce qui se passe en Israël. Dans mon dernier film d'ailleurs, «Pour un seul de mes deux yeux», je ne suis pas seulement cinéaste mais aussi impliqué dans la situation. J'interpelle les soldats. Je me souviens que dans le film «Reconstruction» (1994), j'avais été très naïf. Je croyais être capable de montrer la vérité par le cinéma. C'est le gros mensonge du documentaire. Il ne faut pas empêcher le spectateur de penser. Juste l'amener à chercher la vérité.»

Rithy Panh
«Je crois à la valeur du document, pour réécrire l'Histoire face à un régime totalitaire. J'essaie de travailler sur de vrais documents, mais j'essaie aussi que mes films le soient. Ils m'ont été utiles pour défendre ma cause. Pour autant, on ne considérera pas mon film comme preuve dans un procès. C'est mon regard sur le génocide. Ce travail était une urgence. La preuve: en vingt ans, l'effacement est déjà là. Mais aujourd'hui je n'ai pas envie de rester le cinéaste du génocide. Je ne veux plus être «le survivant». Je veux vivre et en même temps continuer de faire des documentaires. J'ai appris en faisant, mais je ne sais pas encore ce qu'est le cinéma. Je commence à l'aimer.»

Les tournages en petite équipe

Avi Mograbi
«Dans les territoires occupés, j'étais même tout seul à filmer. Un cameraman aime filmer et avoir sa journée de travail. Moi je voyage beaucoup avec ma caméra et parfois je rentre sans rien. Filmer moi-même me donne la liberté. Etre derrière la caméra me permet aussi un dialogue frontal avec les personnages de mes films. J'apprécie de travailler seul, sans avoir à discuter avec 30 personnes de l'avancée de mon travail. J'aime avoir la liberté d'un peintre.»

Rithy Panh
«Je ne sais plus aujourd'hui comment je ferais sans le numérique. Mais comme je m'interdis de filmer, il y a toujours un opérateur de l'image et un opérateur du son avec moi au tournage. Je préfère le montage. Mais je sais que la caméra fait partie physiquement de la rencontre. Je cherche la bonne distance. Je déteste les zooms, il faut que je touche la personne avec qui je parle. Sur «Site 2», nous tournions encore en 16 mm à une seule caméra. Du coup, il y a beaucoup de plans séquences tournés en une seule prise. Je préfère cette vérité là. Dans un film, si je vois des gens qui ne respirent pas, ça m'énerve.»

Leur liberté avec la fiction

Avi Mograbi
«Je ne suis pas un reporter de guerre. Mon premier film, «Déportation» (1989), était d'ailleurs une fiction. Une sorte de thriller à l'américaine. J'ai mis longtemps à le faire. Ensuite il y a eu le documentaire, «Reconstruction». Et en 1997, «Comment j'ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon». C'est là que j'ai compris quel cinéma je faisais. Ce n'est pas un film sur Sharon, mais sur moi, un Israélien de gauche qui devient un compagnon de Sharon. Je me souviens que j'avais besoin d'une scène qui montre le changement. J'ai utilisé une séquence où Sharon tenait un meeting. Moi, j'étais sur l'estrade avec lui, et le cameraman devait me filmer, approuvant Sharon quand il lance «Votez pour Netanyaou!». A ce moment, Sharon s'est tourné vers moi et m'a sourit. Il ne se doutait pas qu'il jouait dans un film de fiction. «Sharon» est sans doute ce qu'on appelle un docu-fiction. De fait, je suis moi aussi un personnage de mes films.»

Rithy Panh
«J'ai d'abord fait des documentaires. C'est ensuite que j'ai voulu faire des fictions. Il s'agissait pour moi d'offrir des situations de fiction aux personnes rencontrés dans mes documentaires. La femme qui est mon témoin principal dans «Site 2», Yim Om, j'ai voulu en faire un personnage dans «les Gens de la rizière». Après un tournage documentaire, on ne peut pas partir comme ça, en les oubliant. Ils restent là, et pour eux je créé un rêve où ils sont aussi. Je leur écris une histoire. Mais documentaire ou fiction, la question n'est pas importante. C'est la liberté de créer qui l'est.»

Leur nouvelle approche du cinéma

Avi Mograbi
«Mon dernier film, «Reliefs», est un travail vidéo sur les images d'un rassemblement interdit par les militaires. Une manifestation en 1998 en mémoire de la «nakba», la déportation dès 1948 de millions de Palestiniens. Au cours du visionnage de ce plan de 75 secondes, je me suis rendu compte que le passer à l'endroit ou le passer à l'envers, c'était pareil. Le son est celui du tournage, mais ralenti aussi. C'est vers quoi je veux aller aujourd'hui. Un travail plus expérimental. Une métaphore de la situation au Moyen-Orient. Une situation sans fin, qui n'avance pas.»

Rithy Panh
«Je ne sais pas encore ce qu'est le cinéma. J'ai appris en faisant, et aujourd'hui je commence à aimer le cinéma. A aimer les films. Je n'empêcherais pas cette histoire de génocide de revenir me hanter. Mais je sais aujourd'hui que je n'arriverais à vaincre les Khmers rouges que si je deviens enfin cinéaste. «Les gens d'Angkor» ou «Les artistes du théâtre brûlé» sont une manière de le dire. Etre artiste, c'est un manière de dire vous ne m'aurez pas. Pour moi, la page doit se tourner. La meilleure manière de tourner la page, c'est de créer.»

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