quinta-feira, 11 de maio de 2006

A Beaubourg, Jean-Luc Godard en non-chef de chantier(s)

par Antoine de BAECQUE

Dès l'entrée de ce qu'on appelle désormais «l'expo Godard», est collée une feuille de papier toute simple, avec écrit, en partie au marqueur (ils sont là, noir et rouge, laissés sur une étagère) : «Le Centre Pompidou a décidé de ne pas réaliser le projet d'exposition intitulé Collage(s) de France. Archéologie du cinéma, en raison de difficultés artistiques, techniques et financières qu'il présentait, et de le remplacer par un autre projet intitulé Voyage(s) en utopie. A la recherche d'un théorème perdu. JLG 1945-2005.»

Tout est dit : en guise d'expo et d'utopie, c'est un vaste chantier, celui de l'exposition qui n'a pas pu avoir lieu, chantier dont les traces sont, de fait, les seules traces visibles : parpaings, grilles de protection, échafaudages, planches en vrac, palettes en bois. Mais tout est laissé en plan : l'échafaudage par terre et les installations «pas finies», les fils des télés et des écrans traînent partout, les lits défaits, les étiquettes des plantes vertes encore visibles (avec le prix).

Cette mise en abyme d'une expo abandonnée dans une expo inachevée (et qui le restera) sert deux objectifs. D'une part, présenter de beaux fragments de films (toujours les mêmes, les habitués des Histoire(s) du cinéma les reconnaîtront) et des grandes maquettes du projet inabouti. D'autre part, placer Godard sur le piédestal du martyr, pseudo-victime de la bureaucratie radine du Centre Pompidou. C'est une posture, celle du sale gosse trop gâté qui fait payer Beaubourg après avoir été payé. Mais une posture évidemment stimulante : le moderne est né de cette provocation négative, transformant l'art en néant, mort, imposture, ruines. Godard est donc une catastrophe et il en est fier.

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Sympathy for Godard

Culte Deux versions du film de 1968 avec les Stones.

par Philippe AZOURY

One + One
Sympathy for the Devil
de Jean-Luc Godard (1968). 1 h 36. Carlotta Films. 1 DVD, 22,99 €.
One + One ressort parallèlement en salles. Rens.: 08 92 68 03 03.


Une édition DVD américaine de One + One existait depuis bientôt deux ans, sous le titre de Sympathy for the Devil, et on voyait mal ce que son pendant français tardif allait pouvoir inventer pour nous pousser à mettre une seconde fois la main à la poche. C'était compter sans la vision perfectionniste qui habite les gens de Carlotta. Leur Sympathy for the Devil/One + One est tout simplement la démonstration qu'un travail peut être encore mené, qui ne renvoie pas dos à dos analyse critique et documents de première main. Là-dessus, ce Godard de 68 fait presque cas d'école.

Il existe deux versions du film, qui tiennent à des nuances, si on veut, mais celles-ci sont essentielles pour saisir l'horizon discursif du cinéaste au moment où ce film-manifeste lui servait à rompre avec le cinéma traditionnel.

Godard, en mai et juin 1968, lance avec des producteurs londoniens un film pop politique qu'il imagine fait comme sur le coup de la colère, et à peu de frais, entérinant la sortie de route volontaire annoncée dans Week-end. Une étudiante grecque basée à Londres le met en contact avec le gratin de la pop music. Rolling Stones ou Beatles ? Il n'a pas d'avis mélomane sur la question. Alors, ce sera les Stones, en studio pour enregistrer un nouveau titre : Sympathy for the Devil, dont personne ne pouvait imaginer de quelle bombe contestataire il allait s'agir.

Discours bouillants. Ce que Godard filme, c'est le collectif Stones au travail, élaborant pièce par pièce quelque chose qui aura la puissance d'un slogan. Or les Stones en sont à un point passionnant de leur carrière : l'astre Brian Jones, petit prince blond et éminence grise du groupe, s'éteint péniblement, réduit à l'état de zombie sous l'effet conjugué de la dope et de l'alcool (il est de dos et à contretemps, tout le temps), et le groupe se redistribue désormais à travers le couple Mick Jagger-Keith Richards, alors en pleine exploration d'un look gypsy flamboyant (chemises vert pomme, foulards) s'accompagnant de prises de positions politiques arrogantes. Godard surajoute au film de cet enregistrement d'autres discours bouillants : dans une casse pleine de voitures renversées, des Black Panthers portant cartouchière déclament des chapitres du penseur free jazz Le Roy Jones, dénonçant la déperdition de l'âme noire dans la pop music blanche et préconisant la radicalisation par la violence du mouvement black power. Puis, dans un sex-shop de Camden, un dandy hautain (Stokely Charmichael) lit, comme s'il s'agissait d'un roman pornographique, des passages entiers de Mein Kampf sur l'usage de la propagande sur les masses (vérification faite, c'est bien la pire des pornographies). One + One n'est pas une simple addition, c'est l'endroit où les discours se parasitent, se soustraient, se substituent les uns aux autres, se montent les uns contre les autres.

Très vite, des tensions naîtront entre Godard et ses producteurs, le film coûtant de plus en plus cher en raison des allers et retours permanents du réalisateur entre Londres et Paris, où Mai 68 fait rage. Au montage, les producteurs veulent introduire le single des Stones achevé, à la façon d'un Scopitone révolutionnaire très gauche dans le vent. Là où Godard, justement, développe désormais une horreur totale pour tout travail fini et entend bien laisser le morceau des Stones dans sa version désossée, maintenant le film (et, avec lui, l'idée de révolution) à l'état de work in progress.

Cacophonie. Le film aura deux versions, deux titres, deux premières (JLG projetant le même soir mais à l'extérieur du cinéma sa propre version) et une altercation mémorable (mandale dans la tronche du producteur). Le DVD offre les deux versions, les accompagne de deux bonus analytiques (Douchet, Conte, Cerisuelo). Surtout, il donne à voir pour la première fois un making-of interview de 45 minutes totalement inédit, où Godard livre la clé de cette cathédrale de la cacophonie politique en sympathie avec les tentations extrémistes : «Il y a eu Mai 68, et j'ai perdu ma voix. Parce qu'on me l'a volée, par manque de conscience. Je suis en colère, mon ancienne voix ne m'intéresse plus. Je dois trouver une autre voix.»

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