sábado, 20 de maio de 2006

"Je n'avais aucune envie de consacrer tout le film à Berlusconi"

Propos recueillis par Jacques Mandelbaum


Cinq ans se sont écoulés depuis la sortie de La Chambre du fils. Tout ce temps a-t-il été consacré à la préparation du Caïman ?

D'abord, j'ai eu du mal à trouver un sujet après ce film qui avait été très important pour moi, et je ne savais pas bien ce que je voulais faire. Puis j'ai commencé à penser à un documentaire, sous forme de journal intime, consacré à Berlusconi, dans lequel j'aurais mêlé des entretiens à des archives pour tenter de comprendre le phénomène.

Finalement, j'ai eu beaucoup de mal à trouver le fil directeur du film, et puis c'est à ce moment aussi, en 2002, juste après la victoire de Berlusconi, qu'ont commencé les "rondes citoyennes" dans le pays, un mouvement totalement indépendant des partis, qui réfléchissait à la situation politique italienne, et auxquelles on m'a demandé de participer. Je me suis beaucoup impliqué dans le mouvement, tout en poursuivant également mon activité de producteur. Tout ça m'a donc pris pas mal de temps.

Qu'est-ce qui, au juste, vous a décidé à mettre Berlusconi au centre du film ?

Le personnage principal du Caïman, c'est quand même Bruno, le producteur. Je n'avais aucune envie de consacrer tout le film à Berlusconi. Mais c'est vrai que je trouvais tout à fait incroyable que nul d'entre nous n'ait essayé de faire une fiction sur le personnage.

Mon idée, avec Le Caïman, était donc de l'aborder d'une manière qui ne soit pas frontale.

Quel sentiment vous inspire la réussite de ce personnage sur la scène politique italienne ?

Un sentiment de profonde incrédulité. Comment voulez-vous croire que, dans une démocratie, on permette à une personne de détenir la majorité des médias du pays, sans parler de ses autres affaires, de faire passer grâce à cela pour sympathiques des idées en réalité violentes et agressives, de tétaniser le centre gauche au point qu'il n'a jamais fait passer de loi contre le conflit d'intérêts, de devenir en dépit de tout président du conseil, de mettre sous sa coupe toute la coalition du centre droit italien, de professer publiquement des opinions anticonstitutionnelles et de faire élire comme députés ses propres avocats pour qu'ils votent des lois l'exemptant des actes d'accusation dont il est l'objet. Beaucoup d'incrédulité.

Au regard du résultat très serré des élections, comment expliquez-vous que tant d'Italiens accordent encore leur confiance, en toute connaissance de cause, à Silvio Berlusconi ?

On dit, en plaisantant à moitié, que c'est précisément parce qu'ils savent ce qu'il en est qu'ils votent pour lui. Mais il faut rappeler, plus sérieusement, que son parti, Forza Italia, a perdu beaucoup de voix par rapport aux élections de 2001, même s'il reste le premier parti du pays. D'un autre côté, sa campagne électorale, très agressive, a été habilement menée et finalement payante. Elle a très certainement convaincu les indécis de voter en sa faveur.

La première raison que vous avancez, sous couvert de plaisanterie, est proprement terrifiante. N'est-elle pas finalement le vrai sujet de votre film : montrer comment Berlusconi est un pur produit de l'Italie ?

Bruno, le personnage principal du film, a effectivement voté pour Berlusconi, comme beaucoup de gens dans ce pays. Le désastre de sa situation sentimentale a évidemment quelque chose à voir avec le désastre de la société et de la politique italiennes.

Pour aller toujours dans ce sens, il y a aussi dans Le Caïman cette curieuse prolifération des figures qui incarnent Berlusconi selon les divers registres mis en scène par le film, depuis vous-même qui interprétez son personnage en tant qu'acteur jusqu'au vrai Berlusconi qui apparaît dans des images d'archives, en passant par d'autres états encore...

Ces divers états ont aussi une fonction dramaturgique : il y a le Berlusconi imaginé par le producteur qui lit le scénario, il y a celui qui pourrait prendre le visage de l'acteur Michele Placido qui se retire finalement du film, il y a le vrai Berlusconi qui apparaît au Parlement européen dans une sortie mémorable, et il y a moi qui l'interprète finalement dans le film, à ce moment précis où le tournage du film de Teresa, la jeune réalisatrice, et le mien se confondent complètement.

Que signifie, au juste, votre désir d'interpréter ce rôle-là ?

D'abord, surprendre un peu le spectateur, parce que le cinéma, ça doit être aussi cela. Mais aussi, plus fondamentalement, essayer par cet effet de surprise de faire prendre conscience au spectateur de la gravité et de la nuisance des propos et de l'idéologie de Berlusconi, qui, quand ils sortent de sa bouche ou même de celle de ses imitateurs, ne provoquent plus aucune indignation en Italie. Jouer en fait sur le décalage entre ce que les gens connaissent de moi et le personnage, ainsi que le discours, que j'incarne dans le film.

Vous croyez donc au pouvoir d'intervention du cinéma ?

Je crois que si un réalisateur pense qu'il va changer ce qu'il y a dans la tête des gens, il s'engage sur un chemin étroit qui le conduira inéluctablement à faire un mauvais film, une de ces fictions de droite ou de gauche empêchées par leur propre idéologie. La force du cinéma consiste plutôt à suggérer, à travers des personnages et une histoire, que l'ordre du monde n'est pas immuable, qu'on peut toujours changer quelque chose à la réalité.

La date de sortie du film en Italie n'en était pas moins programmée pour tomber en pleine campagne électorale...

La date de sortie était prévue depuis un an pour mars 2006. Durant cette année, on a eu à de nombreuses reprises le risque d'élections anticipées, et il est évident que la sortie du film, dans ces conditions, n'aurait pas été avancée pour autant parce qu'il n'était pas terminé. Non, c'est plutôt une question de hasard de calendrier.

Simplement, quand on s'est aperçu que les deux dates étaient si proches, à quinze jours d'intervalle, je n'avais pas non plus de raison particulière de différer la sortie, ça aurait été absurde.

Ce film n'était pas fait, de toute façon, pour déplacer une voix, je l'ai dit et je le pense vraiment. Il était fait pour émouvoir et pour surprendre. Les temps du cinéma et de la politique sont deux choses foncièrement différentes.

On a dit dans les journaux italiens que le film anti-Bush de Michael Moore avait contribué, par un effet boomerang, à la réélection de George Bush. C'est d'une absurdité profonde.

Comment votre propre film a-t-il été reçu en Italie, en termes de critique et de fréquentation ?

Il a évidemment défrayé la chronique avant même d'être vu par quiconque. Tout le monde s'inquiétait des effets du film sur la campagne électorale. Ce n'est pas sérieux. Comment voulez-vous qu'un film que les gens voient une fois ait une influence déterminante sur une opinion qui se forge sur le long terme ? C'est plutôt sur l'influence continue de la télévision berlusconienne sur les téléspectateurs-électeurs italiens qu'il faudrait sérieusement s'interroger. Le film lui-même a été bien accueilli, il est sorti sur trois cent quatre-vingt-dix copies et a attiré plus d'un million et demi de spectateurs, ce qui pour moi est tout à fait bien.

Avez-vous, à un moment ou à un autre de la fabrication du film, subi des pressions ?

Aucune, pour la simple et bonne raison que je n'ai pas voulu soumettre le projet à la RAI, comme je le fais ordinairement. Ça me semblait plus juste de le faire ainsi. Le film est donc coproduit par une société française, Bac Films, dont l'apport financier a été déterminant. Je pense qu'il est important de souligner, à ce sujet, que jamais Teresa, la réalisatrice débutante du Caïman dans mon film, ne serait parvenue dans la réalité à le faire.

...

Il y a 28 ans, un premier film en compétition

En 1978, un jeune cinéaste gauchiste, n'ayant jusqu'alors tourné qu'en super-8, est sélectionné ; Ecce Bombo est une satire sur la jeunesse romaine désenchantée après les soubresauts de 68. Nanni Moretti devient l'emblème du renouveau italien. Il obtient le Lion d'or à Venise en 1981 pour Sogni d'oro, réflexion désopilante sur la nécessité de défendre le cinéma des dangers qui menacent l'art et l'Italie.

Nanni Moretti revient à Cannes en 1994 pour Journal intime. Balade à Rome sur une Vespa, film de moraliste, décliné à la première personne, sur la joie de vivre d'un "splendide quadragénaire", rescapé d'une maladie, amoureux du cinéma, du football, du mambo.

Présent en 1996, mais comme acteur, pour La Seconda Volta, de Mimmo Calopresti, où il interprète un universitaire blessé par les Brigades rouges, Nanni Moretti revient en compétition comme réalisateur en 1998 pour Aprile, nouveau film autobiographique sur la renaissance intime, la difficulté de faire un film, la naissance de son fils, la victoire de la gauche aux élections, mais aussi l'accession au pouvoir de Silvio Berlusconi.

C'est en 2001 qu'arrive la consécration : La Chambre du fils, retour à la fiction, récit d'un drame familial, radioscopie de la douleur d'un père et d'une mère brutalement confrontés à la mort accidentelle de leur fils, est accueilli triomphalement par le public. Il décroche la Palme d'or.

L'année suivante, Nanni Moretti engageait une fronde contre Berlusconi : "C'est un devoir, pour ne pas avoir honte, demain, de n'avoir rien fait."

Nenhum comentário:

Arquivo do blog